Texte de Geraldo Edson de Andrade,
Ecrivain et Professeur d’Histoire de l’Art / Université d’Etat de Rio de Janeiro
Président d’Honneur de l’Association Brésilienne des Critiques d’Art / AICA

2007
2007 – Avenue

Un peintre brésilien a conquis sa place au Portugal. C’est ainsi que nous pourrions définir le parcours de Saulo Silveira, un artiste né dans l’état de Minas Gerais, l’un des états les plus riches et les plus diversifiés du Brésil, un état où se côtoient dans un même paysage de montagnes et de richesses minérales l’héritage baroque des colonisateurs portugais et la création atavique de son peuple. Saulo, après un passage très prometteur à Rio de Janeiro, est parti pour l’Europe et s’est installé à Lisbonne, au Portugal. La réception a été des meilleures.

C’est la personnalité du peintre, animé d’une volonté de fer et d’un esprit combatif suffisant pour obtenir ce qu’il désire vraiment, qui marque le caractère de sa peinture. En quittant João Pinheiro, sa ville natale de l’intérieur de l’état de Minas Gerais, son objectif était déjà défini. Avec une vocation pour le dessin depuis l’enfance et suffisamment audacieux face à son talent, il a affronté Rio de Janeiro de façon décisive. Tout comme São Paulo, Rio de Janeiro a toujours exercé une énorme fascination sur les artistes régionaux, pour tous ceux qui sortaient du chemin tracé pour eux. Cette ville a été chantée en vers et en prose par nos illustres poètes, une ville qui respire la culture et qui a l’avantage de projeter l’art brésilien à l’extérieur.

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2007 – Fête sauvage II

Rio de Janeiro a été successivement la capitale de la Colonie, le siège du Royaume et de l’Empire, elle a aussi hébergé la République depuis sa proclamation jusqu’au transfert de la capitale à Brasilia en 1960. Brasilia, une grande oeuuvre de l’esprit de Minas Gerais, à travers le président de l’époque, Juscelino Kubitschek, secondé par le talent de l’urbaniste Lúcio Costa et de l’architecte Oscar Niemeyer, deux noms de renommée internationale indiscutable.

A Rio de Janeiro, Saulo Silveira est devenu un excellent professionnel du dessin publicitaire, que les principales agences du pays se disputaient. Son succès dans ce domaine lui a servi de tremplin pour atteindre les sommets plus ambitieux de la peinture. Il a pour cela utilisé les salons d’art, les expositions nationales qui se déroulent tous les ans dans plusieurs régions du Brésil.

C’est dans l’un de ces salons, le 5e Salon Brésilien des Arts Plastiques, organisé par la fondation Mokiti Okada à la fin des années 80 à São Paulo, que j’ai vu pour la première fois la peinture de Saulo Silveira. J’étais présent comme critique d’art, membre de la commission du jury.

Ce qui m’a surtout impressionné, c’est son assurance de peintre s’exprimant dans un langage tel que l’abstractionnisme. Le Brésil est un véritable vivier d’excellents peintres abstraits, même si le figuratif est la base de notre art depuis sa formation. On se souvient que l’art contemporain est apparu au Brésil en 1951 avec la 1re Biennale Internationale de São Paulo à laquelle ont participé des artistes modernes de renom et d’importants critiques d’art, comme Herbert Read et Lionello Venturi, entre autres.

2011
2011 – Liberté

Avant cet événement, et en dépit de la réalisation de la Semaine d’Art Moderne en 1922, l’art brésilien souffrait encore du certain académisme d’une génération qui ne voulait pas quitter la scène. L’héritage baroque était encore très fort et le figuratif académique une façon de représenter la culture du pays. On connaissait les travaux de quelques pionniers, parmi lesquels Di Cavalcanti, Vicente do Rego Monteiro, Guignard, Cícero Dias, Tarsila do Amaral, Anita Malfatti, parmi tant d’autres.

La Biennale de São Paulo a donc eu le mérite d’introduire parmi les artistes brésiliens de nouveaux langages contemporains, comme le concrétisme développé par le Suisse Max Bill, un des lauréats de cette 1re Biennale. On se souvient également que le monde sortait à peine d’une guerre mondiale aux conséquences bien connues tant pour l’économie européenne que pour le monde des arts. Certains artistes de renom comme les peintres Maria Helena Vieira Silva et Mário Arpad Szenes, le graveur Axel Leskoschek, André Lhote, et tant d’autres, s’installèrent à Rio de Janeiro pour fuir la crise en Europe. Ce fut pour eux l’occasion d’entrer en contact avec les artistes locaux et de donner des cours qui eurent de grandes répercussions dans les années 40.

2010 - Odisseia
2010 – Odyssée

Des peintures brésiliens se tournaient déjà vers le non-figuratif, comme Cícero Dias, de Pernambouco, en 1945, ou le Roumain Sanson Flexor et António Bandeira, de Ceara. Les tentatives de création d’un art brésilien concret furent conceptualisées par de jeunes peintres installés à São Paulo ou à Rio de Janeiro, avec le néo-concrétisme. Mais le 1er Salon d’Art Abstrait au Brésil ne sera officiellement inauguré qu’en 1953, c’est là que se sont révélés Fayga Ostrowe, Ivan Serpa, Décio Viera, Volpi et beaucoup d’autres.

Mais revenons à Saulo Silveira. Son travail a été remarqué à ce salon de São Paulo, dont le jury se composait des peintres Manabu Mabe, Wakabayashi, des critiques Nelson Aguilar, Olneu Krüse et Marc Berkowitz, par la façon personnelle des formes d’une extrême spontanéité mélangées à des couleurs fortes et vibrantes, une peinture qui respirait son identité culturelle de Mineiro-Brésilien.

Malheureusement il n’a pas reçu le premier prix mais une très honorable troisième place. Ses tableaux ont été sélectionnés pour une grande exposition qui, inaugurée à São Paulo, a ensuite été installée à Rio de Janeiro.

Pendant une période, Saulo Silveira fait du non-figuratif son langage principal. Ce fut une période de tableaux de grandes dimensions où une couleur déterminée était déclinée dans ses diverses nuances, avec une excellente texture où les coups de pinceaux de l’artiste prenaient tout leur relief. C’est avec ces tableaux, avec lesquels il participé à plusieurs salons d’art et expositions collectives, que Saulo Silveira est arrivé à Lisbonne.

2010 - Abstracções azui

Comme tout artiste, Saulo Silveira veut plus, beaucoup plus. L’étape artistique suivante a été d’associer l’abstractionnisme et le figuratif. De nombreux artistes renommés y ont échoué. Fort d’une technique solide où il utilise des matériaux divers et des coups de pinceaux d’une gestuelle ludique, l’artiste brésilien a donné libre cours à sa tendance à peindre des tableaux de grandes dimensions. Il a obtenu une fascinante combinaison d’abstrait et de figuratif, très souvent suggéré par la vigueur de son dessin.

Saulo Silveira a toujours été dessinateur, un dessinateur né, autodidacte, qui a affiné sa technique en travaillant pour la publicité. La facilité avec laquelle il trace ses lignes de ses compositions et l’aisance de sa gestuelle sont absolument fascinantes dans ses derniers tableaux.

2008 - Sensualidade
2008 – Sensualité

Rien n’est gratuit dans ses tableaux. Au contraire, Saulo est un peintre rationnel. Parfois, au milieu de l’abstraction, des images populaires, comme Fernando Pessoa par exemple, apparaissent non comme un motif mais comme une valorisation du dessin, c’est-à-dire des lignes, en contrepoint des formes colorées de la composition plastique. Ce n’est pas par hasard non plus que des chevaux sauvages au galop viennent interrompre la proposition abstraite pour s’imposer dans le quadrilatère de la toile. C’est aussi pour refléter les sillons de sa terre, si imprégnés de fantastique comme les descriptions extraordinaires de l’univers de Minas Gerais par son meilleur chantre, le grand écrivain Guimarães Rosa.

Ce qui fait d’un tableau une oeuvre d’art, c’est la sincérité de son créateur face au thème qu’il développe. Dans le cas de Saulo Silveira, la symbiose des langages lui permet d’enraciner son coup de pinceau dans son intérieur de Mineiro et d’exposer au monde son vocabulaire plastique avec la force tellurique de sa peinture. Plus sincère dans sa création? Impossible.

Geraldo Edson de Andrade

 

GERALDO EDSON DE ANDRADE
Ecrivain et Professeur d’Histoire de l’Art / Université d’Etat de Rio de Janeiro
Président d’Honneur de l’Association Brésilienne des Critiques d’Art / AICA